Un goût d’inachevé

Il est 15h ce samedi 9 septembre. J’approche du ravitaillement de Saint-Nizier du Moucherotte. Malgré un temps exécrable et une douleur à l’extérieur de la cuisse, je commence à me sentir euphorique. Je sais que le plus dur est fait pour mon Ultra Trail du Vercors. Je connais la fin du parcours et je vais pouvoir savourer. En plus, mes parents sont là pour me soutenir… Je n’imagine à aucun instant que je ne repartirai pas de Saint-Nizier.

La nuit du vendredi 8 septembre au samedi 9 septembre fut très courte. J’attaque le petit déjeuner à 2h15 afin d’avoir le temps de digérer. J’arrive à Villard-de-Lans un peu avant 4h30, la température est douce, l’ambiance est tranquille. Je me sens bien et sûr de ma force à ce moment-là.

Je trouve que nous ne sommes pas nombreux au départ. Effectivement, j’apprendrai à l’issue de la course que nous ne sommes que 347 au lieu de 427 ! La faute à la météo annoncée ? ça ne fait pas peur et je suis tellement content d’être là !

De Villard-de-Lans à Corrençon : le plus beau

Le départ est rapide et je me laisse largement doublé dans les premiers kms de bitume. Nous attaquons la montée au col Vert (700 m de d+) dans de belles conditions nocturnes à la lumière des frontales.

Une fois au col, nous sommes partis pour la traversée de 10 km, vallonnée, des balcons est du Vercors. Cette partie est très caillouteuse, technique et il est difficile de doubler. Dès que l’occasion se présente, je décide de doubler plusieurs coureurs peu à l’aise afin de pouvoir avancer à mon rythme. Au bout de quelques kilomètres, en voulant me ravitailler, je bute sur un caillou qui dépasse. Je tombe sur le genou gauche et je m’égratigne la main qui se met à saigner. J’ai un peu mal mais ça va le faire ! Juste après, une petite averse (déjà !) nous arrose, il y a quelques rafales de vent. Mais ouf ça ne dure pas longtemps et ça n’altère pas ma bonne humeur.

C’est ensuite la remontée au pas de la Balme. Je prends le temps de me retourner pour admirer le bal des frontales qui serpentent les balcons. Le jour commence à se lever, l’instant est magique ! Je ralentis un peu dans cette montée assez sèche avant de faire une descente « raisonnable » vers Corrençon. J’arrive au ravitaillement à 8h09 et je constate que je suis en avance sur mes prévisions.
Je suis 69ème sur 346 et j’ai parcouru 23 km et 1280 km de d+.

De Corrençon à Autrans en passant par Méaudre : une douleur apparaît

Par mesure de prudence, je décide de ralentir un peu jusqu’à Autrans car la course est encore longue. La traversée jusqu’à Méaudre est moins passionnante que le début avec quelques passages en forêt et sur le bitume.

Je tombe dans une relative monotonie mais c’est dans ce passage réputé le moins difficile que je vais connaître mon premier coup de mou. Une douleur à l’extérieure de la cuisse gauche a progressivement fait son apparition et elle commence à me gêner. Je redoute le retour du syndrome de l’essuie-glace comme je l’avais vécu au trail des templiers. Et puis, je commence à avoir quelques douleurs gastriques.

Mentalement, je prends un coup et je sors un peu de la course en me focalisant trop sur ce qui ne va pas. Plusieurs coureurs me doublent, le doute s’installe. J’arrive à Méaudre à 10h08 et je me réconforte au ravitaillement.

Désormais, je suis focalisé sur l’objectif d’atteindre Autrans pour voir mes parents qui m’attendent. Ce n’est plus très loin et nous allons traverser le bois du Claret que je connais bien pour y avoir fait quelques séances de courses d’orientation ! Je me fais rattraper par un petit groupe avec qui je discute, ça me fait du bien et ça me réconforte. Mais j’ai du mal à suivre avec ma douleur et je me retrouve à nouveau seul. Pas grave, Autrans n’est plus très loin et j’y arrive à 11h12. J’ai parcouru 45km et 2170 m de d+ et je suis 83ème. Mais le plus dur reste à venir avec la pluie qui commence à tomber !

Mes parents sont là, ça me fait du bien. Je m’arrête près de 15 minutes, le temps de me faire masser la cuisse douloureuse par les kinés. Mais je sais que cette douleur va m’accompagner jusqu’au bout. Je l’accepte et je suis prêt à repartir !

D’Autrans à Saint-Nizier : l’envie de dormir, le déluge et le froid

C’est donc reparti et je me sens bien sur la partie de transition roulante avant la montée sur le plateau du Sornin. C’est parti pour un peu plus de 530 m de d+ ! Mais cela va s’avérer interminable. Le terrain est boueux et j’ai une terrible envie de dormir. J’avance lentement, je pense à mon lit. Le manque de sommeil de ces derniers jours pèse terriblement. « un pied devant l’autre, ça va passer. Oui je serais tellement mieux dans mon lit mais c’est pour plus tard ». Un combat intérieur se met en place.

Et puis, je vais me reprendre en constatant que je grelote, que je commence à avoir les mains froides. Je n’ai même pas sorti mes gants et mes manchons pour me tenir chaud (j’ai un t-shirt chaud mais manche courte) Je m’arrête 5 minutes et j’ai un mal fou à enfiler tout ça ! Je dois même demander l’aide d’un bénévole pour refermer mon coupe-vent car j’ai du mal à bouger mes doigts. Je prends conscience qu’il ne faut pas traîner ici et qu’il faut impérativement relancer la machine.

Je me remets dans la course et la traversée du plateau du Sornin est belle. J’apprécie même la vue sur la vallée au milieu des nuages ! Mais le terrain est boueux, glissant ce qui rend certaines parties descendantes très techniques ! Et je trouve ça plutôt amusant et ludique! Je fais une descente vers Engins engagée, mais pas autant que je le veux. En effet, la douleur à l’extérieur de la cuisse est toujours présente, même si la sensation de froid l’a atténué !

J’arrive sur Engins et je commence à me dire que le plus dur est fait. Je me sens bien dans la montée sèche vers Saint-Nizier. Malgré le mauvais temps, je vais pouvoir savourer la dernière partie et prendre mon temps pour rallier l’arrivée. En effet, je connais bien cette dernière partie, très belle, que j’ai reconnue au mois de juillet. Une belle récompense après tant d’effort pour en arriver là ! J’ai en plus la surprise de voir mon père venu à ma rencontre à l’approche de Saint Nizier

un goût d'inachevé

Stoppé dans mon élan

Il est 15h13 lorsque j’arrive à Saint Nizier. J’ai parcouru 66 km et 3150 m de D+ et je suis toujours dans le top 100 (91ème). Mais j’apprends alors que la course est arrêtée en raison des mauvaises conditions météo.

Je prends alors le soin de bien me ravitailler et je reste stoïque face à cette décision. Dans ma tête, la course est donc terminée pour tout le monde. Mais finalement ce n’est pas très clair, ils parlent quelques minutes après de réouvrir la course pour les relais uniquement.

Je me mets à greloter. Je me réfugie dans l’office du tourisme ouvert pour l’occasion et je profite d’un massage des jambes par les kinés pour essayer de rester chaud. Mon père m’apporte des vêtements de rechange.

Finalement, il est question d’un parcours de repli et d’éviter le Moucherotte « de préférence ». Je commence à douter des questions de sécurité, je ne comprends plus. Mentalement, c’est fini et puis je me suis totalement refroidi au bout de 30 minutes d’attente.

Malgré tout, je me tiens prêt à repartir juste pour « passer la ligne ». Et puis, dans un dernier claquement de dents, je me rends compte que tout ça n’a plus de sens pour moi. Je jette l’éponge.

Un sentiment de frustration…

Parmi les coureurs passés vers 15h à Saint Nizier, nous sommes nombreux à avoir dû renoncer face à l’incertitude et l’interminable attente qui nous a refroidi. Certains ont trouvé les ressources pour repartir, bravo à eux. Dire que si j’étais arrivé une heure plus tard, je n’aurai pas été bloqué…

On ne peut pas reprocher à l’organisation d’avoir voulu prendre des mesures de sécurité. Il y a d’ailleurs eu des accidents lors de la course http://c.ledauphine.com/isere-sud/2017/09/09/ultra-trail-du-vercors-deux-participants-secourus

Mais le parcours de repli pour la dernière partie aurait dû être mis en place bien avant vues les conditions météo annoncées. Moi qui suis le cursus de formation d’accompagnateur en montagne, ça me fait un peu bondir !

Au final, il y a un goût d’inachevé après tant de mois de préparation à jongler avec ma vie familiale. J’ai été aussi privé de la joie de voir ma femme et mon fils à l’arrivée qui venaient me faire la surprise !

…mais une expérience riche de sens

Ne pas être finisher dans ces conditions difficiles n’est pas un échec. C’est officiellement mon premier abandon en trail après 5 ans de pratique ! J’ai encore énormément appris sur moi, progressé et j’ai acquis la certitude que je suis à la hauteur de ce type de défi. Et j’intègrerai désormais dans ma préparation mentale qu’un fait de course peut changer la donne. Même si, une nouvelle fois, je n’ai aucun regret d’avoir jeté l’éponge dans ces conditions.

Mais, surtout, ce que je veux retenir c’est que j’ai vécu une aventure humaine extraordinaire. J’ai reçu tellement d’encouragements, je crois que je ne réalise pas encore.

La campagne solidaire se termine demain et vous êtes 44 à me soutenir c’est énorme! https://www.fosburit.com/projets/projet/lultra-trail-vercors-enfants-de-madagascar/ Merci du fond du cœur à tous mes supporters et à ceux qui m’ont suivi !

Je ne vais pas me laisser abattre et me remettre rapidement en quête de défi qui ont du sens pour moi.

12 Replies to “Un goût d’inachevé”

      • Sinon tu peux aussi utiliser la technique que j’appellerai « de l’ancien » : Cela consiste à se dire bon mon optique c’est de m’en sortir, je sais que j’ai de la ressource mais il y a tellement de paramètres que je vais juste faire en sorte de m’en sortir de mon mieux.
        J’ai commencé à raisonner comme ça par résignation suite à 2 ans de douleurs au genou m’interdisant tout dépassement de 13KM/H soutenu.

  1. Super récit !en te lisant, on a l’impression d’avoir participé à la course avec toi !! Félicitations pour le performance et la force mentale dont tu as fait preuve !! la prochaine fois sera la bonne, j’en suis sûr !

  2. J’étais côté organisation et oui, on n’a pas été top côté communication. Je te prie de nous en excuser, à ce moment là un coureur était en urgence vitale sous Pic St Michel. Les conditions de course en crête restaient tout à fait acceptables (j’y étais) mais l’équipement inadapté de certains et la fatigue ont nécessité d’activer le parcours de repli contrairement à ce qu’on avait décidé tôt le matin. Dans ces conditions météo toute pause pour souffler devenait impossible sans se refroidir très vite sur ces crêtes ventées.
    Pour le Moucherotte c’est juste le passage en crête sur la petite arrête qui a été zappé, devenu trop glissant, on passait donc au pied de l’antenne, 20m sous le sommet.
    On va travailler ce côté « communication au cours d’une situation critique » et j’espère que tu ne nous en voudras pas trop pour ce sentiment d’inachevé.

    • Bonjour Patrick. Merci d’avoir pris le temps de poster ce message.

      Je comprends la décision sur le fond, vue la responsabilité que l’organisation porte concernant la sécurité. J’espère d’ailleurs que le traileur accidenté va mieux malgré sa jambe cassée.

      Sur la forme, il y a donc eu un petit moment de flottement dans la communication. C’est comme ça, je comprends que c’est très difficile à gérer dans l’urgence et le stress.

      C’est juste tombé au mauvais moment pour moi, j’ai trop attendu je suis sorti mentalement et physiquement de la course c’est pas de bol!

      J’avais besoin d’évacuer cette frustration, c’est chose faite mais saches que je ne ressens aucune rancune ni de colère vis-à-vis de l’organisation.

      Je ne suis pas sûr d’y être mais j’espère qu’il fera grand beau l’année prochaine (enfin gare aux problèmes de déshydratation ;-)).

      Bonne continuation

      • Il s’est dit beaucoup de choses sur cet accident de course… Le concurrent a juste chuté sur le chemin, rien de cassé mais quand même un petit traumatisme cranien. Il était épuisé et frigorifié. Nos deux bénévoles en poste au col de l’Arc, dont l’un est secouriste, ont été hyper-réactifs pour organiser les secours et protéger la victime en utilisant jusqu’à leurs vêtements (ceux qu’ils avaient emmené dans le sac avaient déjà été donné à un autre coureur frigorifié). Malgré tout quand l’hélico a récupéré le coureur il était en hypothermie sévère et pourtant on a fait vite puisque on était en liaison téléphonique avec le PC course (et la CRS-Alpes) et radio avec l’hélico! Les nouvelles du coureur étaient bonnes dimanche matin et on est rassuré.
        Quand il fait beau un coureur blessé ou simplement fatigué peut patienter pour une évacuation, mais quand la météo se fâche….

  3. Bravo Jérôme! Super récit palpitant et riche en rebondissements.. même si le final a pas été comme tu le souhaitais 🙁
    Tu sais maintenant que tu es capable de finir un ultra si les conditions ne sont pas aussi difficiles que celles-ci. Pas de bol!

    Bonne récup’ et gardes en tête les belles images de tes 66kms parcourus dans le Vercors et que ton syndrome de l’essuie-glace t’a laissé tranquille pendant la course, pas comme aux templiers où tu grimaçais 😉

    A+
    Stéph

    • Merci Stéphane! Le bon côté c’est que la récup’ va être plus rapide 😉 Oui j’ai quand même vécu beaucoup de choses, l’ambiance est sympa j’ai eu plein d’échanges avec d’autres coureurs qui sont ou non dans la même frustration que moi. Et puis j’ai senti ma progression.

      J’ai quand même une petite inquiétude avec cette douleur sur le côté de la cuisse droite… on dirait que c’est la bandelette même s’il n’y a pas de frottement au genou ce qui est déjà ça! on va voir avec le kiné.

      Pour la suite, on n’a plus qu’à s’organiser une sortie dès que je suis rétabli 😉

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